
« Des taureaux et des hommes, Le Devoir, 18 et 19 octobre 2014
Aux commandes d’un premier roman brûlant, Julie Hétu mélange le Liban, « terre d’origine des cultes tauromachiques », l’Espagne et la corrida au destin tragique d’une famille démembrée par l’histoire.
Obligée de fuir le Liban en 1966 en raison des activités politiques de son père, Cybèle se réfugie avec sa mère en Syrie avant de devoir se sauver plus loin encore. Avec quelques valises et trois mystérieux grains d’or, un trésor de famille, elles iront rejoindre une tante installée dans une petite ville de Majorque, la plus grosse des îles Baléares au large des côtes espagnoles.
Après des études en arts à Barcelone, le retour de sa mère au Liban, une rencontre amoureuse et la naissance de deux enfants, Cybèle sera rattrapée par certains drames violents qui semblent prendre leur source dans ce Liban qu’elle a fui il y a longtemps. Comme sa mère avant elle, elle décidera d’y retourner sur un coup de tête pour éclaircir certains détails, avant d’être avalée elle aussi par le trou noir du passé.
Durant son absence, sa fille, Elmihra, deviendra torera, malgré l’opposition de son père. À onze ans déjà, devenue une vraie star dans son village, la gamine affronte les taureaux dans l’arène avec un des trois grains d’or sous la langue. Tandis que son jeune frère, Mot, observe en silence, calme maître d’oeuvre de la violence la plus absurde.
Consciente de célébrer à sa façon une activité plutôt controversée, la tauromachie, l’auteure intègre au roman sa propre justification : « Tu te crois progressiste, papa, mais tu ne fais que nier l’idée même de la mort, comme tous ces Nord-Américains que tu aimes tant fréquenter. Tu nies que la mort nous unit tous, qu’elle est un élément civilisateur et que c’est sans doute plus sain de la percevoir ainsi. »
Le rythme de Mot, lequel est servi par une écriture plutôt forte et maîtrisée, s’accélère dans le dernier tiers, où l’entrelacs de destins vient par ailleurs donner une densité plutôt chargée au roman — au risque d’en bouleverser l’équilibre et de confondre un peu le lecteur. Et comme ce Liban mythifié, « terre pleine de mystères et de questions sans réponse qui allait garder ses secrets », le roman conserve aussi pour lui certaines de ses motivations.
Dans un monde où la violence se transmet de père en fils, le poids de la tragédie pèse de tous ses siècles. Même si les femmes y sont fortes et déterminées, et qu’elles tentent à leur manière de rompre la malédiction, ce sont encore et toujours les hommes qui ont le dernier mot. »
Christian Desmeules
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